dimanche 05 septembre 2010
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Culture & Société

L'aliment,

Dixit 2008-2009
vecteur de lien social à Tahiti


Christianisation, colonialisme puis transferts financiers publics ont fait passer les tahitiens à un mode de consommation alimentaire marqué par la monétarisation et l’ouverture à un choix élargi de produits « extérieurs ». malgré la réduction conséquente de l’autoproduction, l’autoconsommation est pourtant encore forte aujourd’hui y compris en milieu urbanisé, et des flux organisés d’échanges matériels ou de service au sein de réseaux élargis forment toujours un des piliers du lien social.

L’urbanisation grandissante au cours des quarante dernières années a contribué à modifier les comportements alimentaires. Les Tahitiens se sont tournés de plus en plus vers les produits alimentaires importés. Moins chers à l’achat que les produits locaux, car issus de l’industrie de masse, plus faciles à stocker, plus rapides à préparer, leur disponibilité constante avec l’implantation de la grande distribution à Tahiti a favorisé l’abondance de nourriture. Mais l’aliment consommé a-t-il encore un « sens », et quelle signification revêt-il pour les Tahitiens ?

Le relâchement des liens traditionnels

Tahiti fonctionne désormais avec une économie monétarisée, une des plus développées du Pacifique insulaire, avec pour effet de créer et d’entretenir de nouveaux besoins en matière de consommation. L’autoconsommation ne s’observe désormais qu’en résidu de l’alimentation, faisant de l’individu un « consommateur pur » : la société tahitienne est devenue une société de consommation sans production.
Pour de nombreux hommes, l’autoproduction était le signe qu’ils pouvaient convenablement nourrir leur famille, et même faire des dons autour de la maisonnée. Elle était le support d’une estime de soi qui n’existe plus aujourd’hui sous cette forme. Il en résulte aujourd’hui que le chef de ménage sans emploi fixe, et n’ayant plus recours à cette forme d’approvisionnement alimentaire par absence de terres ou par désintérêt, ce travail étant jugé moins valorisant qu’un emploi salarié, peut se sentir désoeuvré, devenu « inutile », et faire face à un sentiment de honte, ha’ama.
La monétarisation de l’économie tahitienne a conduit également à desserrer les liens familiaux en donnant plus d’autonomie aux familles réduites.
L’éclatement des ‘opu ho’e - descendants de mêmes parents - en maisonnées constituées de familles élémentaires passe souvent par une nouvelle délimitation qui isole la nouvelle maisonnée du terrain supportant celle d’origine : l’individualisme se substitue de plus en plus aux relations familiales élargies, et la mise en commun de ressources, limitée parfois à un stockage collectif dans un congélateur commun à des maisonnées apparentées.
Les dons et échanges intra-quartiers s’avèrent moins fréquents en zone urbaine qu’en zone rurale, du fait de l’éclatement plus conséquent des terrains familiaux et des enfants qui, au fil des générations, doivent quitter le quartier faute de terrain disponible, et de l’absence d’autoproduction possible.

Une autoconsommation alimentaire disparate

L’autoconsommation alimentaire ne représente plus qu’une part minoritaire des aliments consommés au quotidien, sauf dans deux cas principaux où les flux d’autoconsommation s’avèrent importants.
Le premier cas est relevé dans les familles « très modestes » sinon « pauvres », aux revenus inférieurs à la moitié du revenu moyen médian des ménages polynésiens, qui complètent ainsi leur consommation quotidienne. Le même constat peut expliquer par des raisons économiques, le comportement de certains retraités se remettant à cultiver leur fa’a’apu dans les communes rurales des Iles de la Société. Dans ce cas, le recours à l’autoconsommation par le biais de dons et échanges constitue un complément de subsistance par rapport à de la nourriture industrielle de base achetée bon marché dans les commerces. On trouve aussi dans ce cas les ménages d’agriculteurs et de pêcheurs vivant partiellement de leur activité et en utilisant une partie pour leur consommation propre. Pour de nombreux
hommes,
l’auto-production était
le signe qu’ils pouvaient
convenablement nourrir
leur famille, et même
faire des dons autour
de la maisonnée

Le deuxième cas de recours à l’autoconsommation est la consommation traditionnelle des ménages composés de personnes âgées possédant un jardin ou une plantation, préférant, pour des raisons de goût, manger du poisson plutôt que de la viande, des préparations traditionnelles et végétaux vivriers cuits à l’eau plutôt que des pâtes alimentaires ou du riz. L’argument avancé du goût - sans aucun doute culturel - peut masquer parfois celui de la nécessité économique. Mais il semble également que l’influence d’une traduction « traditionnalisée » des conseils diététiques n’est pas neutre : éviter les graisses donc préférer le poisson à la viande et aux plats en sauce, éviter les sucres ajoutés notamment présents dans les boissons gazeuses et les pâtisseries, recommandations qui vont dans le sens d’une consommation accrue de produits locaux. De fait, malgré sa baisse, la part de l’autoconsommation - les dons et échanges alimentaires - reste très importante en Polynésie française. D’après un rapport du CIRAD, la quasi-totalité de la production vivrière, 40 % des légumes et les deux tiers des fruits produits sur le fenua, sont autoconsommés, donnés, échangés ou perdus. Seuls 17 % des fruitiers, 37 % des légumes et 11 % des végétaux vivriers sont vendus aux commerçants et se retrouveraient donc sur les étals des marchés ou les rayons des commerces modernes. L’autoconsommation, importante aujourd’hui encore en volume comme en variété de produits, n’est donc pas le fait du petit groupe des producteurs, mais s’élargit à un groupe de maisonnées bien plus important du fait des liens familiaux existants : l’autoconsommation dans les Iles de la Société est aujourd’hui plus fondée sur les dons et échanges que sur l’autoproduction. La décision de consommer des produits locaux traditionnels dépend désormais moins du goût, que de la possibilité d’avoir accès aux sources de production, directement ou par le réseau familial interposé, et du niveau de revenus du ménage.

Dans sa dernière Enquête sur le budget des familles, l’Institut de Statistiques de Polynésie française a valorisé au prix du marché local l’autoconsommation alimentaire relevée. En consolidant les dépenses alimentaires avec la valorisation de l’autoconsommation, on peut ainsi considérer qu’environ le tiers de la valeur moyenne de l’alimentation consommée hors restauration dans les Iles de la Société provient de l’autoconsommation au sens large. Le pourcentage est plus faible dans la partie urbaine de l’île de Tahiti que pour le reste des Iles de la Société. Ces taux varient toutefois en fonction des saisons, l’influence des périodes de fructification et de reproduction et donc de disponibilité étant très forte notamment pour les fruits, mais également pour certaines espèces de poissons. Malgré les limites inhérentes à ce type de calcul, ils sont toutefois bien supérieurs à ceux évalués en France métropolitaine, établis aujourd’hui à 5 % environ de la valeur de la consommation alimentaire moyenne de la population totale. On peut donc continuer à affirmer que, malgré l’urbanisation, l’autoconsommation constitue une source importante de l’alimentation pour environ la moitié de la population. Et si le prix des produits importés est resté stable ou même a baissé avec l’arrivée de la grande distribution alimentaire à Tahiti, le prix des produits locaux a connu une nette augmentation depuis une trentaine d’années. Les vivriers locaux sont désormais des produits de luxe. Les familles les moins aisées économiquement sont obligées de se rabattre sur les produits de faible qualité, en général figurant dans la liste des produits alimentaires de première nécessité (PPN). Mais ces familles sont aussi celles qui sont le plus amenées à consommer des aliments végétaux locaux du fait d’une propension plus forte à s’inscrire dans des réseaux de dons de ces produits, et à développer au moins en zone rurale, des jardins vivriers.

Même minoritaire dans l’approvisionnement alimentaire, l’autoconsommation reste donc importante en valeur comme en volume, y compris dans les quartiers urbains de Tahiti, et concerne non seulement des produits « traditionnels » (uru, taro, patate douce, igname, poissons…) mais également des produits introduits par les Européens ou les Chinois et faisant partie désormais du régime alimentaire des Tahitiens.

Le repas festif : préparer et manger ensemble

Les actions familiales entreprises en commun sont désormais moins fréquentes à Tahiti, et limitées aux fêtes annuelles, anniversaires de différents membres de la famille parfois, ou alors repas familial du dimanche dans les cas où il existe encore. Ces réunions sont souvent encore l’occasion d’un ma’a tahiti, qui constitue le prétexte de se retrouver périodiquement. Cette habitude dominicale, rythme hebdomadaire instauré par les missionnaires chrétiens, permet de préserver et renforcer un lien social en faisant de l’occasion de consommation l’opportunité de réunir un groupe de personnes unies par des liens forts, d’abord de parenté. Le ma’a tahiti, audelà des produits qui le composent, est l’occasion d’être ensemble, sinon de produire ou de préparer en commun, quand les produits sont achetés en magasin.
Les tâches sont réparties entre l’ensemble des présents, soit par le « chef de famille », l’ascendant commun qui reçoit, soit par l’aîné des enfants qui joue le même rôle auprès de ses frères et soeurs et de leurs enfants. Le principe même de la répartition des tâches et de la participation de tous au tama’ara’a commun - le repas traditionnel de fête - fait partie intégrante de l’événement, sinon le fonde dans sa dimension traditionnelle et collective. Le « faire et consommer ensemble » qui caractérisait le tama’ara’a est toujours vivace aujourd’hui. Cet « être ensemble » peut aussi s’organiser autour d’autres types plus récents de repas festifs, qui demandent également la participation de chacun, comme le « veau à la broche », préparé au-dessus de braises obtenues à partir d’un foyer creusé dans la terre ou au-dessus d’un drum. D’une façon générale, un repas est perçu comme étant de «fête» quand il réunit des personnes, non seulement de la même famille, mais faisant partie de la même communauté : « l’être ensemble » peut se baser également sur des relations liées à la religion, l’activité professionnelle, le sport…

Au-delà des aliments qui le composent et de son mode de préparation qui varient de plus en plus, le ma’a tahiti est l’occasion de rassembler autour d’une abondance de nourriture, ceux pour qui se nourrir ensemble signifie autre chose qu’un simple acte biologique : un acte social fort. L’excès, propre au don, est alors de mise. Le week-end, et le moment de la fête, de la « bringue », sont l’occasion de repas qui s’éloignent du « quotidien urbain ». Le repas du dimanche permet au-delà de la réunion de la famille « élargie » d’affirmer son appartenance culturelle. Manger un ma’a tahiti, même uniquement au seul déjeuner du dimanche en famille, c’est affirmer ses racines polynésiennes. La cuisson au four enterré reste quelquefois d’actualité à ces occasions, même si la tendance dans les appartements modernes et les maisons sans beaucoup de terrain disponible, est de passer à la cuisson à l’eau ou au four à gaz ou électrique.

Des réseaux d’échanges alimentaires

Dans les quartiers tahitiens, le réseau de parenté est dense avec des enchevêtrements dus aux changements de résidence sur les abords du quartier et même audelà de l’île, et à la base des relations qui lient les maisonnées entre elles. Les dons alimentaires sont constitués principalement de produits bruts, fruits et vivriers locaux des jardins ou terrains familiaux, produits de la mer, ou de parts de plat de préparations « traditionnelles » (ma’a Tahiti, fafaru, poisson cru à la tahitienne…). Les services échangés entre maisonnées peuvent être l’invitation à dîner permanente, le terrain planté donné ou laissé à disposition, la préparation systématique de plats spécifiques…
D’autres relations impliquent des membres de la famille résidant loin des terres familiales dont sont issus les ménages concernés, à travers l’envoi régulier par fret maritime ou aérien de produits de la mer ou de l’agriculture. Un envoi de produits bruts depuis les îles éloignées fait ainsi l’objet d’une distribution aux autres membres de la fratrie, et parfois aux amis « proches ». Le réseau d’échange ne se limite donc pas au quartier, mais s’étend à l’ensemble de la Polynésie. Ces dons reçus provenant des îles d’origine sont revêtus d’une forte charge affective, « qualitative », qui n’a aucune mesure avec leur valeur strictement économique. Ils constituent des love food réputés avoir un goût et une saveur différents des mêmes aliments obtenus par l’achat. Dans un bon nombre de cas, l’unité de consommation n’est donc pas délimitée par les murs de la maison : la « maisonnée » ne correspond pas forcément au groupe domestique et n’y est pas toujours englobée non plus. Certaines de ces relations inter-maisonnées sont systématisées : les prestations alimentaires peuvent être exercées quotidiennement ou à des rythmes différents, le plus souvent par une personne donnée ou une maisonnée, ou par rotation entre les différents enfants.
Les dons faits pour l’utilisation commune dans la maison familiale semblent parfois ressortir d’une véritable « stratégie » basée sur des manoeuvres pour gagner la sympathie du reste de la famille installée dans le quartier, et affirmer de nouveau sa place dans le jeu complexe des revendications foncières familiales. Si le donateur ne peut être perçu comme résidant effectivement sur la terre familiale, ses différentes actions, et notamment ses dons et son engagement dans les travaux collectifs, démontrent toutefois pour lui son attachement à cette terre et donc le bien-fondé de ses prétentions foncières. Les relations sont aujourd’hui sous-tendues par l’aspect économique, mais celuici n’empêche pas l’existence de relations fondées sur les liens familiaux, et donc à Tahiti le rattachement à une terre et à des relations au sein de la communauté. Il les modifie mais leur donne aussi cette souplesse, qui n’empêche pas l’existence de relations régulières entre maisonnées basées sur une réciprocité différée dans le temps qui va bien au-delà du simple échange.

Une autre forme de dons et d’échanges alimentaires relevée est l’hébergement, fa’a’amu’a, littéralement le fait de nourrir une personne, souvent membre de la famille élargie, pratique traditionnelle toujours courante. Cette pratique est jugée encore incontournable : on ne refuse pas l’hospitalité, « la nourriture », à la famille, même éloignée. La pratique du fa’a’amu est un facteur supplémentaire de persistance des relations entre maisonnées, et des échanges de services, notamment alimentaires. Mais cette hospitalité peut être parfois ressentie comme une gêne, si elle dure au-delà d’un temps donné et devient contrainte quotidienne, ou si la contrepartie attendue de façon explicite ou implicite ne finit pas par aplanir les tensions.
La persistance des liens et des échanges familiaux a sans doute permis la diffusion rapide des biens et comportements « occidentaux ». La pression interne de la famille élargie pour disposer de ces biens a accéléré leur diffusion, avec le prestige conséquent pour la famille au sein de la communauté d’user de biens nouveaux. Malgré l’intensité du changement social qu’a connu la Polynésie, le milieu familial au sens large reste un lieu privilégié du réseau d’entraide et des liens sociaux, et d’intégration des nouveautés.

De l’aliment et du lien social

L’acculturation alimentaire est importante aujourd’hui à Tahiti, mais la perpétuation de la dimension sociale de l’alimentation est visible à travers la persistance quantitative et surtout qualitative des modes d’échange au sein d’un réseau familial élargi. Support des permanences culturelles, l’aliment est bien resté créateur de lien, grâce aux échanges dont il constitue le moteur, et dont l’analyse de la circulation permet de retracer la topographie et la densité du réseau social. C’est par l’alimentation que se transmettent les normes sociales et les valeurs, que se tissent et s’entretiennent les liens sociaux.
Les comportements autour de la nourriture subsistent longtemps malgré les changements radicaux intervenus dans la vie sociale. Ils sont donc susceptibles de jeter un éclairage assez particulier sur la culture tahitienne, malgré les changements intervenus au cours des deux derniers siècles.
Au-delà du processus physique d’incorporation, l’homme en mangeant s’incorpore dans un système social où les modes de production, d’échanges, de « cuisine » et de consommation sont culturellement déterminés. Les particularismes alimentaires sont parmi les derniers « marqueurs » à disparaître, et l’alimentation saisie dans son contexte culturel peut être utilisée comme un puissant symbole d’identité, comme affirmation de sa cohésion interne et de son hétérogénéité par rapport aux cultures voisines. Au-delà de considérations strictement nutritionnelles, il nous paraît donc important de permettre la perpétuation de ce vecteur social en favorisant les moyens de production alimentaire locaux (agriculture et pêche) par la mise à disposition de surfaces domaniales, les circuits d’échanges par la baisse des coûts de fret inter-insulaires, et en promouvant l’inscription d’aliments produits localement dans la liste des produits de première nécessité. Il ne s’agit pas tant de faire « consommer local » que de redonner un sens à l’aliment échangé et consommé.

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